Trésors dévoilés épisode 9 – Mystères de la franc-maçonnerie

Coffre au trésor stylisé de couleur verte dans lequel se trouve la feuille d’érable de Bibliothèque et Archives Canada. Des rayons sortent du coffre. L’image porte le numéro 9. 

Dans le 9e épisode de Trésors dévoilés, le conservateur de BAC, Forrest Pass, lève le voile sur le mystère d'un tableau de loge maçonnique datant du début des années 1800.

Durée : 20:43

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Date de publication : 19 Janvier 2023

  • Transcription de Trésors dévoilés épisode 9

    Théo Martin (TM): Bienvenue à « Découvrez Bibliothèque et Archives Canada : votre histoire, votre patrimoine documentaire ». Ici Théo Martin, votre animateur. Joignez-vous à nous pour découvrir les trésors que recèlent nos collections, pour en savoir plus sur nos nombreux services et pour rencontrer les gens qui acquièrent, protègent et font connaître le patrimoine documentaire du Canada.

    Bienvenue à Trésors dévoilés!

    Dans cette série de balados, nous vous présenterons certains objets de la collection de Bibliothèque et Archives Canada, ou BAC. Dans chaque épisode, nous discuterons avec un employé de BAC pour mettre en lumière un élément qui, à son avis, représente un véritable « trésor » de la collection.

    Il peut s’agir de pièces rares, parfois inhabituelles ou précieuses, ou d’articles ayant une importance historique. Peut-être nos experts auront-ils également une histoire intéressante, voire fascinante à vous raconter! Tous mettront certainement en valeur notre vaste et riche collection qui constitue le patrimoine documentaire partagé par tous les Canadiens.

    Et maintenant, voici l’épisode 9, « Mystères de la franc-maçonnerie ».

    Aujourd’hui, nous discuterons d’un trésor bien particulier, un tableau de loge maçonnique datant du début du 19e siècle. Pour en apprendre plus sur ce trésor, nous sommes en compagnie de Forrest Pass, un conservateur de BAC.

    Forrest Pass (FP): Bonjour, je m’appelle Forrest Pass. Je travaille pour BAC depuis bientôt deux ans et je suis conservateur dans l’équipe des expositions de la Division des expositions et du contenu en ligne.

    TM: Avant d’en apprendre plus sur le trésor mis en lumière dans cet épisode, soit un tableau de loge maçonnique, nous souhaitions mieux comprendre à quoi servait un tel objet. Nous avons donc demandé à Forrest de nous expliquer en quoi consiste la franc-maçonnerie.

    FP: La franc-maçonnerie est un ordre fraternel créé au 17e ou 18e siècle. Certaines loges prétendent même avoir des origines plus anciennes, qui remonteraient à des guildes maçonniques du Moyen Âge. Le plus important, c’est qu’il s’agit d’une société secrète. Ou, pour reprendre les propos des francs-maçons, une société renfermant des secrets.

    En gros, les hommes qui deviennent membres d’une loge maçonnique sont initiés à une foule de secrets. Certains font référence à la Bible; d’autres remontent au Moyen Âge et perpétuent le mythe des maçons ayant bâti les cathédrales européennes, et même le temple de Salomon. Mais ces légendes et ces symboles ne sont en fait que des allégories prônant un comportement approprié. C’est une façon de faire vibrer la fibre morale des hommes, de renforcer les liens et de contracter ou d’établir une sorte d’union fraternelle mythique entre eux. C’est aussi une façon pour les membres de travailler et de socialiser sans se soucier de leurs origines, dans le but de s’épanouir sur le plan psychologique et moral.

    TM: Si vous souhaitez voir le tableau de loge maçonnique, rendez-vous sur la page Flickr de BAC. Vous y trouvez un album intitulé Trésors dévoilés. À chaque épisode, nous y publierons des photos des archives présentées. Vous trouverez un lien vers cet album dans la section Liens connexes de cet épisode.

    Nous avons demandé à Forrest de nous en dire plus sur le tableau que BAC a en sa possession. Qu’est-ce que c’est exactement, et à quoi sert-il?

    FP: Il s’agit d’un outil pour initier les apprentis aux mystères de la franc-maçonnerie. Le tableau qui nous intéresse aujourd’hui appartenait à la loge maçonnique Rideau no 25, fondée dans le village de Burritts Rapids, en Ontario, peu de temps après la guerre de 1812. La loge s’est procuré le tableau en 1818, fort probablement auprès d’un fournisseur de l’État de New York.

    TM: En franc-maçonnerie, le mot « loge » renvoie à deux concepts. Il désigne à la fois le lieu de réunion des francs-maçons et le groupe d’hommes qui s’y rassemblent, autrement dit, l’unité de base de la société secrète.

    FP: Pour expliquer à quoi sert un tableau de loge, je vais utiliser une scène de la série Sherlock, diffusée à la BBC, qui met en vedette Benedict Cumberbatch. Rappelez-vous la scène où Sherlock utilise son « palais de mémoire ». Un tableau de loge joue sensiblement le même rôle. Il s’agit d’une représentation du temple de Salomon. Pendant son initiation à la franc-maçonnerie, le candidat se promène mentalement à travers les étages de ce temple.

    Quand on regarde le tableau, on voit trois étages, qui symbolisent les trois degrés de la maçonnerie de métier. Le premier étage est celui des apprentis; le deuxième, celui des compagnons; et le dernier, celui des maîtres. Le tableau est généralement accroché à l’entrée ou à l’un des murs latéraux de la loge. Il joue un rôle particulièrement important dans le rituel d’initiation des candidats. Lors de ce rituel, les officiers de la loge prononcent des discours, et annoncent aux initiés leurs tâches et leurs serments – en gros, ce qu’ils devront accomplir. L’initiation suit une structure particulière, qui fait parcourir au candidat les différentes pièces du temple de Salomon.

    Donc, sur le tableau de loge, on voit les trois étages du temple de Salomon. Aux premières étapes de son initiation, le candidat se promène au premier étage, réservé aux apprentis. Il découvre alors un certain nombre de symboles significatifs dans la légende maçonnique. À l’arrière, par exemple, on voit un livre ouvert. C’est le volume de la loi sacrée. Généralement, cette métaphore désigne la Bible, mais elle peut également renvoyer à d’autres écritures, selon la religion dominante de la loge. On voit également des chandelles, qui représentent les lumières de l’est, de l’ouest et du sud. Tout ça, ce sont des concepts particulièrement importants dans la mythologie maçonnique.

    L’apprenti poursuit son initiation jusqu’au degré de compagnon, moment où il accède au deuxième étage du temple. Encore une fois, c’est symbolique. Il ne se promène pas physiquement dans la loge, mais atteint mentalement le deuxième étage du temple. Là, il découvre une multitude d’autres symboles, comme Jakin et Boaz, deux colonnes d’airain qui auraient été érigées à l’entrée du temple du roi Salomon.

    Enfin, il atteint le troisième étage, celui destiné aux francs-maçons élevés à la maîtrise, le plus haut degré de la maçonnerie de métier. C’est à ce moment qu’il s’approprie les derniers symboles : la branche d’acacia et le cercueil de Hiram Abiff, qui est, selon la tradition maçonnique, l’architecte du temple de Salomon et, selon la légende, le fondateur de l’ordre maçonnique.

    En résumé, le tableau de loge est un outil mnémotechnique pour le rituel d’initiation des francs-maçons. C’est une façon de mémoriser les histoires, les valeurs et les symboles. Comme le tableau est toujours affiché dans la loge, les francs-maçons peuvent s’y référer et se rappeler le sens des symboles. Ils le regardent et se disent, voilà la branche d’acacia, symbole de la vie éternelle; ou le volume de la loi sacrée, qu’on retrouve aussi sur l’autel de la loge; et le tablier, symbole distinctif de la confrérie maçonnique. C’est une représentation de tous les symboles maçonniques que les francs-maçons vont rencontrer encore et encore. Il leur sert à la fois d’introduction et de rappel aux mystères maçonniques.

    TM: Forrest, comment avez-vous découvert ce tableau dans la collection de BAC?

    FP: Je l’ai vu pour la première fois quand je travaillais au Musée canadien de l’histoire et que j’effectuais des recherches sur des artéfacts ayant appartenu à la loge Rideau no 25. Parfois, des artéfacts matériels sont envoyés dans l’un de nos musées nationaux, mais les documents papier sont récupérés par BAC. C’est ce qui est arrivé pour la loge dont je vous parle : des urnes, des chandeliers, des tabliers et d’autres articles utilisés par les francs-maçons de cette loge ont été envoyés au Musée canadien de l’histoire, mais BAC a conservé les documents papier.

    Je consultais donc les documents de BAC sur la loge pour tenter de retrouver la trace de certains artéfacts de la collection du Musée. Je suis tombé sur plusieurs mentions d’un tapis, et un tapis de loge est un autre terme utilisé pour désigner un tableau de loge. Ce terme rappelle qu’aux balbutiements de la franc maçonnerie, les symboles étaient dessinés au sol, imitant les motifs d’un tapis, plutôt que peints et accrochés au mur. Je me suis alors demandé si ce tapis existait encore.

    Le catalogue de BAC recense aussi un tableau ayant appartenu à la loge maçonnique Mount Zion no 28, dans le village voisin de Kemptville. Fondée dans les années 1850, cette loge a récupéré une bonne partie de l’attirail de rituel et des tenues de la loge Rideau no 25. Je suis donc allé jeter un coup d’œil à ce tableau de loge puisque je n’avais pas accès à la version numérique.

    J’ai tout de suite vu qu’il s’agissait du tableau acheté en 1818, parce que l’iconographie est typique de la seconde décennie du 19e siècle. L’illustration représentant les trois étages du temple de Salomon remonte à 1812. À l’époque, Thomas Kensett, un graveur du Connecticut, a réalisé une gravure de ces trois étages du temple. Cette gravure a été reproduite par les fabricants, les artistes, les brodeurs et toutes les personnes qui ont réalisé des tableaux de loge ou des tenues maçonniques. Comme l’image du tableau de loge dont on parle aujourd’hui est très typique des années 1810, j’ai pensé que c’était le tableau original.

    TM: Quelle a été votre première réaction lorsque vous avez posé les yeux dessus?

    FP: J’étais vraiment enthousiaste, à la fois parce que j’étais heureux de cette trouvaille, mais aussi parce que le tableau est particulièrement imposant. C’est difficile à imaginer sur la photo, mais il mesure près de deux mètres de hauteur. C’est très impressionnant quand on le voit de nos propres yeux dans les chambres fortes du Centre de préservation de BAC à Gatineau.

    Ça explique aussi son attrait à l’époque. Imaginez que vous êtes un fermier de la vallée de la rivière Rideau, dans les années 1810 ou 1820. Vous passez vos journées à traire vos vaches, à défricher vos terres, à semer ou à récolter du blé. Puis, un soir par mois, vous vous rendez à la loge. À la lueur vacillante des chandelles, vous voyez une illustration de deux mètres de haut du temple de Salomon. Évidemment, ça laisse bouche bée. Ça entretient une aura de mystère autour de l’ordre. Je pense d’ailleurs que c’est ce qui était attirant dans la franc-maçonnerie au 19e siècle. Elle offrait un répit du quotidien. C’était une chance d’avoir accès à des secrets, de participer à quelque chose d’unique en son genre, quelque chose de magique.

    TM: Y a-t-il d’autres documents sur la franc-maçonnerie dans la collection conservée à BAC?

    FP: Oh oui, BAC a une collection bien garnie d’articles maçonniques. Nous avons aussi une volumineuse collection de livres maçonniques très rares, et évidemment, des documents de loges ou de francs-maçons. Mais ce tableau de loge est le seul que nous avons. En fait, c’est probablement le plus ancien du genre au Canada. Il y a d’autres exemplaires semblables dans les collections américaines, mais ils sont extrêmement rares. Certaines loges de l’Ontario ont des tableaux de loge en leur possession, mais ils datent des années 1840, voire 1850. Rien d’aussi loin que les années 1810. C’est vraiment un objet rare, surtout au Canada.

    TM: Et savons-nous qui en est l’artiste ou le fabricant?

    FP: Non. C’est d’ailleurs l’une des difficultés inhérentes à la recherche d’artéfacts maçonniques. Ils ont souvent été produits sur demande, par des artistes qui ont réalisé d’autres œuvres et qui n’ont pas toujours signé leur création.

    Il y a toute une série de tableaux de différentes loges du nord de l’État de New York; ils datent à peu près de la même époque et sont semblables à celui-ci, puisqu’ils sont tous inspirés de la gravure de Kensett dont j’ai parlé plus tôt. Ils illustrent donc les trois mêmes étages du temple de Salomon; mais en plus, ils ont une sorte de rose des vents dans la partie inférieure. Certains spécialistes des symboles maçonniques ont laissé entendre qu’il pourrait s’agir d’une signature. On pourrait donc repérer les tableaux réalisés par le même artiste, même si on ne sait toujours pas de qui il s’agit.

    Le tableau de loge détenu par BAC possède une caractéristique unique : c’est le nombre de personnages, vêtus d’un tablier maçonnique, qui hissent des blocs de pierre à l’aide d’un palan. On peut les voir sur les côtés du tableau. Ça pourrait être une signature. Peut-être trouverons-nous un jour un autre tableau présentant les mêmes attributs, ce qui pourrait nous donner des indices sur l’identité de l’artiste. Mais on sait de source presque sûre que le tableau vient du nord de l’État de New York.

    Personne n’en produisait à l’époque au Canada. En 1818, un tel tableau valait environ 15 livres en pièces de monnaie coloniales, soit l’équivalent de 60 dollars américains. Cela correspond à peu près à ce que les loges américaines payaient à l’époque pour leur tableau, ce qui indique que celui détenu par BAC proviendrait des États-Unis. Pour donner une idée du coût en dollars courants, c’est beaucoup plus que 1 000 dollars, dépensés par une loge d’une région qui n’avait pourtant que très peu d’argent liquide à sa disposition. Ils ont donc consacré la moitié de leurs économies à l’achat de ce tableau, ce qui en dit long sur l’importance qu’ils y accordaient.

    TM: Savons-nous à quel moment BAC est entré en possession de ce tableau?

    FP: C’était dans les années 1970. La loge Mount Zion no 28, celle de Kemptville, qui est d’ailleurs toujours en activité, a fait don de plusieurs articles anciens créés dans les années 1890. Quand la loge Rideau no 25 s’était dissoute ou avait suspendu ses activités, dans les années 1840, elle avait donné quantité de documents et de tenues à la nouvelle loge de Kemptville, une municipalité alors en pleine croissance.

    Dans les années qui ont suivi, la loge de Kemptville a utilisé plusieurs de ces articles, mais certains sont complètement tombés dans l’oubli et n’ont été redécouverts que plus tard, au 19e siècle. Quand les membres de la loge ont changé de temple maçonnique, dans les années 1960, ils ont jugé préférable d’entreposer certains articles dans une institution de mémoire, qui les préserverait plus efficacement. Ils en ont fait don aux Archives publiques du Canada d’où, comme je l’ai déjà dit, certains artéfacts ont été transférés au Musée national du Canada, qui est aujourd’hui le Musée canadien de l’histoire.

    TM: Forrest, pourquoi avez-vous choisi de nous parler de ce tableau de loge aujourd’hui?

    FP: Pour plusieurs raisons. D’abord et avant tout, il est extrêmement rare. En tant qu’historien, j’aime comprendre comment les tenues maçonniques étaient créées. Je m’intéresse aussi aux images maçonniques, comme la gravure de Kensett, et à la façon dont elles ont circulé et ont été publiées. J’aime aussi apprendre comment les œuvres ont été réinterprétées ou revues par d’autres artistes pour éventuellement traverser les frontières vers le Canada.

    Il faut aussi souligner qu’il s’agissait déjà d’un trésor à l’époque de sa création. Comme je l’ai déjà dit, ce fut l’un des achats les plus dispendieux de la loge Rideau no 25. Cela révèle qu’elle accordait beaucoup d’importance à l’achat d’une œuvre imposante, onéreuse et, à l’époque, avant-gardiste du mythe maçonnique, au point d’en faire la demande à un artiste d’une région plutôt éloignée.

    Je me répète, mais la simple idée qu’un fermier quitte ses champs pour se rendre à la loge maçonnique, pose les yeux sur ce tableau éclairé par les chandelles et ait le sentiment d’appartenir à quelque chose de mystérieux, de magique, suffit à faire du tableau de loge un trésor en son propre temps.

    TM: Merci d’avoir été des nôtres. Ici Théo Martin, votre animateur. Vous écoutiez « Découvrez Bibliothèque et Archives Canada — votre fenêtre sur l’histoire, la littérature et la culture canadiennes ». Nous remercions chaleureusement notre invité d’aujourd’hui, Forrest Pass. Merci également à Isabel Larocque et Melissa Beckett pour leur contribution.

    La musique de cet épisode est tirée de la banque Blue Dot Sessions.

    Cet épisode a été conçu, réalisé et monté par David Knox, avec un montage supplémentaire et une conception sonore de Tom Thompson.

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Animateur : Théo Martin, Archiviste, Archives des arts de la scène

Invitée : Forrest Pass, Conservateur de BAC

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