Trésors dévoilés épisode 13 - Film muet de Nell Shipman

Coffre au trésor stylisé de couleur verte dans lequel se trouve la feuille d’érable de Bibliothèque et Archives Canada. Des rayons sortent du coffre. L’image porte le numéro 13. 

Dans cet épisode, nous parlons avec Steve Moore du film muet le plus populaire de l'histoire du Canada, Back to God's Country - une histoire de jalousie, de meurtre et de trahison mettant en scène la pionnière Nell Shipman, la première femme réalisatrice du Canada. Découvrez pourquoi la restauration de ce film a été saluée par la communauté internationale et comment elle a permis de mettre en lumière l'héroïne d'action qui a coécrit et joué dans ce film révolutionnaire.

Durée : 19:02

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Date de publication : 12 octobre 2023

  • Transcription de Trésors dévoilés épisode 13

    Théo Martin (TM) : Bienvenue à Découvrez Bibliothèque et Archives Canada : votre histoire, votre patrimoine documentaire. Ici Théo Martin, votre animateur. Joignez-vous à nous pour découvrir les trésors que recèlent nos collections, pour en savoir plus sur nos nombreux services et pour rencontrer les gens qui acquièrent, protègent et font connaître le patrimoine documentaire du Canada.

    Bienvenue à Trésors dévoilés!

    Dans cette série de balados, nous vous présenterons certains objets de la collection de Bibliothèque et Archives Canada, ou BAC. Dans chaque épisode, nous discuterons avec un employé de BAC pour mettre en lumière un élément qui, à son avis, représente un véritable « trésor » de la collection.

    Il peut s’agir de pièces rares, parfois inhabituelles ou précieuses, ou d’articles ayant une importance historique. Peut-être nos experts auront-ils également une histoire intéressante, voire fascinante à vous raconter! Tous mettront certainement en valeur notre vaste et riche collection qui constitue le patrimoine documentaire partagé par tous les Canadiens.

    Et maintenant, voici l’épisode 13, Film muet de Nell Shipman.

    Steve Moore (SM) : Je m’appelle Steve Moore. Je suis archiviste en audiovisuel et je travaille avec les supports spécialisés privés. J’ai été embauché à BAC en 1985, à titre contractuel, et je suis devenu un employé permanent dans les années 1990. Ça fait un moment que je suis là!

    TM : Le trésor de BAC dont nous allons discuter est le film canadien Sur la piste blanche (Back to God’s Country dans sa version originale). Réalisé en 1919 par David Hartford et coécrit par l’actrice canadienne Nell Shipman, qui y tient la vedette, Sur la piste blanche est le film muet ayant connu le plus de succès dans l’histoire du Canada.

    Steve, dites-nous en plus!

    SM : Avec plaisir! Sur la piste blanche est le plus ancien long métrage canadien qui a été conservé. Il a été réalisé en 1919. C’est aussi le film muet qui a connu le plus de succès dans l’histoire du Canada. Il a été réalisé en 1919 par Ernest et Nell Shipman, qui étaient mari et femme. Nell Shipman a écrit le scénario dans lequel elle tient la vedette, et le couple en a été la force motrice.

    I est une histoire adaptée d’une nouvelle intitulée Wapi, the Walrus, c’est-à-dire Wapi le morse, écrite par James Oliver Curwood. Nell Shipman a adapté plusieurs de ses nouvelles en film, celle-ci étant la plus populaire. Elle a remplacé le brave chien qui tient le rôle principal dans la nouvelle par le personnage de Dolores LeBeau, interprété par Nell Shipman elle-même. Elle a réalisé neuf autres films, dont plusieurs aux États-Unis, mais celui-ci est considéré comme sa plus grande réalisation.

    Le film est essentiellement un mélodrame classique de l’époque qui fait vivre beaucoup de sensations fortes aux téléspectateurs. Il contient de la violence, du voyeurisme et même de la nudité. C’est la première scène de nudité au Canada et le film a été promu ainsi. Il contient aussi des scènes de chasse, des cascades, souvent réalisées par Nell Shipman, des animaux sauvages vivants et une véritable héroïne en action. C’est tout un contraste par rapport à ce que la plupart des gens de l’époque considéraient comme du cinéma canadien!

    TM : Comme l’a mentionné Steve, la nouvelle de James Curwood a été adaptée à l’écran par Nell Shipman elle-même. Elle a transformé le courageux et loyal chien de la nouvelle en courageuse et loyale héroïne, Dolores LeBeau. L’histoire d’amour de Dolores LeBeau avec un arpenteur de l’État déclenche une puissante histoire de jalousie, de meurtre et de trahison. Le personnage de Nell sauve son mari, ce qui a semble-t-il rendu James Curwood furieux! Mais d’un point de vue commercial, le film a été un grand succès, générant un profit de 300 % et des recettes de 1,5 million de dollars. Aujourd'hui, cela représenterait un profit de plus de 26 millions de dollars ! Autre différence, lorsque l'on regarde ce film à partir d'un point de vue actuel, il contient des représentations raciales qui sont problématiques. Comme le contenu historique est préservé autant que possible sans altération, le film reflète l'époque à laquelle il a été créé. Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet, Steve ?

    SM : Il y a des scènes racistes, des scènes offensantes dans le film, sur lesquelles nous donnons un avertissement lorsque nous projetons le film. C'est un film de son époque. Mais le film, malgré ces défauts qui font partie de son époque, tient la route en tant que drame et suscite votre intérêt et vous fait plonger dans le film, ce qui est plutôt surprenant bien des années plus tard.

    TM : Steve, que pouvez-vous nous dire au sujet de Nell Shipman, la vedette et créatrice du film?

    SM : Nell Shipman était connue de certains cinéphiles, mais elle était assez discrète malgré toutes ses réalisations. Elle a été une pionnière du cinéma canadien et la première femme canadienne à réaliser des films. Elle était aussi une chef de file dans l’industrie, à la fois en tant qu’actrice et auteure. Elle était scénariste, réalisatrice, directrice, distributrice et dresseuse d’animaux.

    Elle avait une grande affinité avec les animaux, ce qui transparaît dans le film. Nell a fait campagne pour le traitement sans cruauté des animaux dans l’industrie du cinéma, ce qui était rare à l’époque. Elle s’est entourée d’animaux dans le film, et on peut voir son lien avec eux, même avec des animaux sauvages. Elle était une grande défenseure de l’environnement et une pionnière des droits des animaux.

    TM : Nell a été l’une des premières personnes à tourner des films hors studio. Par exemple, des scènes extérieures de Sur la piste blanche ont été tournées au Grand lac des Esclaves, en Alberta et dans les États de l’Idaho et de la Californie.

    SM : Comme je l’ai mentionné plus tôt, elle faisait ses propres cascades. Il y a une scène où son personnage, Dolores, est emporté par des rapides. Elle n’a pas fait appel à une cascadeuse.

    Comme je l’ai déjà mentionné, elle a tourné la première scène de nudité, qui a servi d’argument pour promouvoir le film. Une partie de la campagne s’appelait « The Nude Rude », dont les publicités se sont retrouvées dans les journaux. Comme c’était l’intention, la séquence a suscité la controverse lorsqu’elle est devenue l’élément central de la campagne publicitaire.

    Le film a fait de Nell Shipman une force avec laquelle il fallait compter dans l’industrie, jusqu’à ce que le monopole des grands studios hollywoodiens, au début des années 1920, finisse par exclure les réalisateurs indépendants comme Nell, ce qui a marginalisé les femmes et éliminé toute possibilité d’écrire une histoire propre au cinéma canadien.

    Vraiment, il s’agissait d’une force impressionnante dans l’industrie cinématographique. Elle n’était pas aussi connue qu’elle aurait dû l’être vu tout ce qu’elle a accompli.

    TM : Steve, dites-nous en plus sur cette scène de nudité!

    SM : Eh bien, elle n’était pas du tout aussi lascive que celles que nous voyons aujourd’hui. On la voit de loin. Un homme arrive alors qu’elle se baigne dans le ruisseau. On la voit de derrière et elle se met à nager brièvement. C’est ce qu’ils ont utilisé pour promouvoir le film.

    À Hollywood, le code Hays qui a été présenté plus tard limitait vraiment ce qui pouvait être montré dans les films. Ça s’appliquait aux films d’Hollywood. Donc la norme n’était pas la même au début, comme elle l’était à la fin des années 1920 et 1930. Je ne me souviens pas de la date exacte à laquelle ce code est entré en vigueur. Les films qui sortaient étaient plus réservés, ils faisaient très attention et demandaient à des gens de surveiller les scènes. Mais à ce moment-là, c’était tout nouveau. Ça a causé des remous. Ça a certainement contribué à susciter de l’intérêt pour le film, mais le film en lui-même était très bien fait, vous savez.

    TM : D’abord publié en mars 1930, le code de production du cinéma américain, aussi nommé le code Hays, a été la première tentative de censurer les productions cinématographiques aux États-Unis. Il établit une série de directives pour les réalisateurs.

    Nell a été l’une des premières personnes à tourner des films hors studio. Par exemple, des scènes extérieures de Sur la piste blanche ont été tournées au Grand lac des Esclaves, en Alberta et dans les États de l’Idaho et de la Californie.

    Steve, quel a été le travail réalisé à BAC pour restaurer le film?

    SM : BAC a créé une version restaurée sur pellicule de 35 mm à partir de deux copies distinctes. Une se trouvait à l’American Film Institute et l’autre appartenait à un collectionneur privé, J. D. Cunningham, qui vit en Angleterre. La restauration a été supervisée par D. J. Turner, l’archiviste principal de ce qui s’appelait à l’époque les Archives nationales du Canada, en collaboration avec le personnel chargé de la préservation.

    Ils ont créé de nouveaux éléments à la bonne vitesse de projection, préservant la coloration et les tons de l’original plutôt que d’adopter le noir et blanc. Dans les premiers films sonores, avant la couleur, on utilisait la coloration et des tons au moment du montage afin de créer des ambiances. Par exemple, pour une scène sombre, il y aurait une teinte bleue, de sorte que tout semblait être entouré d’une brume bleue. Une scène dramatique pouvait avoir une teinte orange ou rouge. C’est ainsi qu’on exprimait le drame et les différentes ambiances du film.

    Des filtres étaient aussi utilisés pour masquer les teintes d’origine des films lors du traitement. Certaines images ont été agrandies parce qu’elles étaient très endommagées sur les rebords. Ça éliminait la détérioration distrayante que vous voyez flotter à l’écran. Quand du texte s’affichait à l’écran après une scène, par exemple pour mettre un titre ou un dialogue, si la pellicule était très endommagée, les restaurateurs à BAC prenaient une image moins détériorée, et ils répétaient cette image assez souvent pour obtenir la même période d’affichage que dans le film original.

    Cela donne un aspect un peu inhabituel, car on ne voit pas le battement de la pellicule qui tourne, elle se fige en quelque sorte. Mais ça permet de lire clairement, parce que la détérioration qui apparaît dans les mots est vraiment distrayante et complique la lecture. C’est un autre effet qu’ils ont utilisé. Tout le nettoyage, la préparation des copies, les transferts et le tirage optique ont été faits à BAC, mais la correction des couleurs a été confiée à un laboratoire à Toronto.

    TM : BAC a reçu des éloges à l’échelle internationale pour cette restauration effectuée au milieu des années 1980.

    Steve, dites-nous-en plus sur la restauration.

    SM : Lorsque les restaurateurs ont trouvé l’autre copie, ils ont constaté que le film avait été tourné par deux équipes qui se tenaient côte à côte. Je ne sais pas trop pourquoi. On avait donc des angles légèrement différents d’une copie à l’autre. La différence était subtile, mais elle était bien là. Ils ont donc alterné entre les copies pour voir quelle prise était la meilleure.

    Il y a beaucoup de décisions à prendre dans ce genre de travail de restauration. Malheureusement, les créateurs d’origine n’étaient pas là pour expliquer leur choix de tel ou tel plan. BAC a donc créé un film distinct avec les éléments qu’il avait.

    À cette époque-là, les films ne sont pas distribués comme aujourd’hui. Ils peuvent être vus au cinéma, et c’est tout. Même dans les années 1980, les cassettes vidéo existent et peuvent être louées. Les gens ont alors une deuxième chance de voir les films. Mais avant, ils avaient une seule chance. Il n’y avait pas d’autres projections ou la possibilité de les voir en ligne.

    L’intérêt pour l’archivage n’était donc pas présent, même dans les studios pour lesquels les films étaient une source de revenus. Bien souvent, les copies en fin de vie étaient tout simplement jetées, car elles avaient fait leur temps. Ce sont donc des collectionneurs qui ont gardé les copies dans leur collection, permettant ainsi de sauvegarder et restaurer cette œuvre.

    TM : Selon vous, pourquoi ce film est-il un trésor?

    SM : Pour plusieurs raisons. Il s’agit du plus ancien long métrage canadien parvenu jusqu’à nous. Un autre film, Evangeline, réalisé en 1915, a été perdu. C’est le plus ancien film qui a été conservé, celui qui a eu le plus de succès. En plus, il met en valeur Nell Shipman. Elle était, comme je l’ai mentionné, une personne talentueuse et une force au sein de l’industrie. Je pense que Metro Goldwin ou Samuel Goldwin lui a proposé un contrat pour des studios d’Hollywood. Elle a refusé et a créé ses propres studios. Elle a donc créé elle-même au moins deux studios différents pour faire son travail. C’est une véritable preuve de ce qu’elle pouvait créer.

    TM : Nell Shipman a refusé un contrat avec Samuel Goldwyn à cause de sa préférence pour le cinéma indépendant, qui l’a amenée à lancer deux sociétés de production : la Shipman-Curwood Producing Company et Nell Shipman Productions.

    SM : C’est aussi un trésor parce que BAC a restauré et ramené à l’avant-scène une œuvre importante. Les deux copies existantes restaient dans l’ombre. Maintenant qu’elles sont restaurées, la copie est vraiment bonne et le film peut être vu de nouveau. Il a été présenté au festival du film de Toronto après sa restauration. Je sais qu’il a attiré l’attention aux États-Unis. Le film a donc été rétabli grâce à tout ce travail, particulièrement grâce au travail de BAC, qui avait la possibilité de mener le projet à bien.

    TM : Certains considèrent Nell comme la « première dame » du cinéma canadien. Au cours de sa vie, Nell a écrit plusieurs scripts et nouvelles. Une de ses nouvelles a été adaptée pour le film Wings in the Dark (1935) mettant en vedette Myrna Loy et Cary Grant.

    Si vous souhaitez voir des photos de plateau et même des publicités du film, consultez le compte Flickr de BAC. Vous y trouverez un album d’images intitulé Trésors dévoilés, qui sera mis à jour après chaque épisode pour vous donner la chance de voir les trésors que nous présentons. Vous pouvez également visionner la version intégrale de Sur la piste blanche, ou Back to God’s Country, sur la chaîne YouTube de BAC.

    Merci d’avoir été des nôtres. Ici Théo Martin, votre animateur. Vous écoutiez « Découvrez Bibliothèque et Archives Canada – votre fenêtre sur l’histoire, la littérature et la culture canadiennes ». Nous remercions chaleureusement notre invité d’aujourd’hui, Steve Moore. Merci également à Isabel Larocque pour sa contribution.

    La musique de cet épisode est tirée de la banque Blue Dot Sessions.

    Cet épisode a été conçu, réalisé et monté par David Knox, avec un montage supplémentaire et une conception sonore de Tom Thompson.

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Animateur : Théo Martin, Archiviste, Archives des arts de la scène

Invité : Steve Moore, Archiviste principal, audiovisuel Archives visuelles et sonores

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