William Topley : Pleins feux sur Ottawa

La collection photographique de William James Topley est l’une des plus imposantes au chapitre des documents visuels du Canada. Les photographies réalisées par le Studio Topley s’imposent comme documentation étayant les changements politiques, sociaux, culturels, économiques, technologiques et architecturaux survenus durant les 50 années qui ont suivi la Confédération du Canada. La collection documente la vie dans la région d’Ottawa — ainsi que des gens et des événements dans d’autres régions du pays — entre 1868 et 1923.

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Date de publication : 23 février, 2017

  • Transcription d'épisode 35
    Un opérateur doit avoir bon goût, l’œil exercé, une maîtrise parfaite de l’éclairage, mais s’il n’est pas en total contrôle de lui-même, il ne fera jamais qu’un travail médiocre.
    William James Topley, 1881

    Geneviève Morin(GM) : Bienvenue à « Découvrez Bibliothèque et Archives Canada : votre histoire, votre patrimoine documentaire ». Ici Geneviève Morin, votre animatrice. Joignez-vous à nous pour découvrir les trésors que recèlent nos collections, pour en savoir plus sur nos nombreux services et pour rencontrer les gens qui acquièrent, protègent et font connaître le patrimoine documentaire du Canada.

    La collection de photographies de William James Topley constitue l’un des plus importants témoignages visuels du Canada. Les photographies réalisées par le studio Topley décrivent de façon saisissante l’évolution politique, sociale, culturelle, économique, technologique et architecturale qu’a connue le Canada durant les 50 ans qui ont suivi la naissance de la Confédération canadienne. La collection nous renseigne sur la vie dans la région d’Ottawa – ainsi que sur un grand nombre de personnes et d’événements ailleurs au pays – entre 1868 et 1923.

    Dans cet épisode, nous rencontrons Emma Hamilton Hobbs, archiviste à Bibliothèque et Archives Canada (BAC), pour parler de la collection Topley, l’une des sources photographiques de la fin du XIXe et du début du XXe siècle les plus consultées à BAC.

    GM : Bonjour Emma, bienvenue sur la baladodiffusion.

    Emma Hamilton Hobbs(EHH) : Bonjour Geneviève.

    GM : Comment Topley a-t-il débuté dans la photographie?

    EHH : Bien, c’est une histoire très intéressante. Elle a d’ailleurs été racontée lors d’une entrevue qui a été publiée dans le Edmonton Journal quelques années seulement avant que Topley décède. Topley était le fils de John et Anna [Delia] Topley; il est né à Montréal en 1845 et il a été élevé à Aylmer, qui faisait partie du Canada-Est. Il semblerait qu’il ait été initié à la photographie par sa mère, ce qui est très intéressant. Elle était retournée à Montréal afin de rendre visite à quelques amis, en 1858, et d’acheter un harmonium pour son fils, alors âgé de 13 ans, car il aimait déjà beaucoup la musique… Il jouait déjà de quelques instruments à l’époque et chantait aussi dans une chorale d’enfants.

    Donc, elle voulait lui acheter cet instrument de musique, et pourtant, pour une raison qu’on ignore, elle a décidé de lui acheter un appareil photo. Elle s’est donc rendue dans quelques studios de photographes, mais aucun d’entre eux n’a apparemment réussi à l’aider… nous ne connaissons pas vraiment toute l’histoire, mais elle a fini par se rendre au studio de William Notman. Ce dernier, bien sûr, était un photographe canadien très connu qui travaillait à Montréal, à l’époque. Notman a écouté Anna Topley lui raconter les difficultés qu’elle avait eues avec les autres photographes et a accepté de l’aider. Il lui aurait donné du matériel photographique pour son fils ainsi que 17 leçons qu’elle lui enseignerait à son retour.

    C’est ce qu’elle a fait, semble-t-il, et Topley aurait immédiatement aimé la photographie. Son père a même installé un studio dans leur maison pour qu’il puisse travailler et il a commencé à prendre des ferrotypes. Il aurait visité quatre villes pour prendre ces illustrations, des ferrotypes, essentiellement des épreuves positives réalisées à bon marché sur de fines plaques de fer-blanc, et c’est comme cela que tout a commencé.

    GM : Emma, racontez-nous ce qui s’est ensuite passé pour William.

    EHH : Sa famille a déménagé à Montréal peu de temps après le décès de son père, en 1863. À l’époque, les deux… William Topley et son frère, John, ont été engagés comme apprentis au studio de William Notman. … Notman a engagé beaucoup, beaucoup de jeunes hommes comme apprentis; il avait de nombreux employés à l’époque. Il est intéressant de noter que Topley avait dû l’impressionner, parce que, quand il a ouvert la première succursale de son studio à Ottawa, en 1868, un an après la naissance de la Confédération, c’est à Topley qu’il a donné la responsabilité du studio, qui était très bien situé, juste en face des édifices du Parlement.

    Donc, Notman voyait qu’Ottawa changeait considérablement à l’époque. Je veux dire que les édifices du Parlement venaient tout juste d’être construits, et il y avait tous ces jeunes politiciens arrivés en ville qui, bien sûr, voulaient qu’on fasse leur portrait, car cela était perçu un peu comme un signe de richesse et de prestige, d’avoir les moyens de se faire tirer le portrait, à l’époque. Donc, c’était un emplacement très stratégique pour le studio. Et, bien sûr, la photographie était encore quelque chose de relativement nouveau à l’époque. Ce n’était encore que pour la classe moyenne et la haute société à ce moment-là… les modèles étaient principalement, comme vous le savez, des politiciens et leur famille. Donc, il y avait des gens comme, bien, il a photographié sir John A. Macdonald et sa famille… tous les députés, tous les sénateurs de l’époque, ainsi que d’autres citoyens d’Ottawa qui avaient les moyens de faire faire [leurs portraits].

    GM : Il a également [photographié] les gouverneurs généraux, et une des séries de photos de Topley que je préfère est celle du bal costumé, où on voit la crème de la crème de la société d’Ottawa porter des costumes des plus délirants.

    EHH : C’est vrai, oui.

    GM : Ce qui est aussi une partie intéressante de son travail. Il a photographié la société d’Ottawa au travail, mais également en train de se divertir.

    EHH : C’est vrai, donc, oui, vous faites référence à la photographie composite prise par Topley du grand bal masqué que les Dufferin ont organisé le 23 février 1876.

    GM : Lord Dufferin est le 3e gouverneur général du Canada, il a été nommé en 1872. Lui et sa femme, Harriot Georgina Hamilton Temple Blackwood, ou plus simplement lady Dufferin, ont organisé beaucoup de bals et de fêtes à Rideau Hall, leur résidence à Ottawa.

    EHH : Elle est très intéressante du fait que, lorsque le bal a été annoncé la première fois, Topley a immédiatement sauté sur l’occasion. Il a proposé de photographier tous les invités et, bien sûr, de photographier les organisateurs, la famille Dufferin, dans leurs costumes avant le bal en tant que tel et également pendant les jours qui ont suivi le bal.

    Donc, ce qu’il a fait, il les a tous photographiés un par un ou parfois par groupes de deux. [Lui] et son équipe, c’est ce que nous supposons, car beaucoup de gens travaillaient pour lui à l’époque… ils ont minutieusement coupé le portrait de chaque personne, essentiellement… il a découpé et collé ces portraits sur un arrière-plan peint, qui a ensuite été de nouveau photographié pour créer cette illustration. C’est de toute évidence une illustration du bal construite de toutes pièces, de ce à quoi le bal pouvait ressembler à l’époque.

    C’est fascinant, on attendait cette photographie avec beaucoup d’impatience. Nous avons dans notre collection le journal d’une jeune femme qui, après le bal, serait passée par le studio tous les jours pour voir si la photographie était terminée et, quand elle réussit à la voir, en fut émerveillée… [Cette] photographie composite mesurait plus d’un mètre de longueur; c’est imposant. Bien entendu, il y a beaucoup de détails, on pouvait voir chaque personne. Il a photographié tout le monde, et même si certains se trouvaient complètement en arrière-plan de l’image, on pouvait en fait toujours très bien les voir.

    GM : Ce sont des œuvres vraiment spectaculaires. Je les ai vues en personne et elles sont énormes. Leur préservation 100 ans plus tard constitue un véritable cauchemar, à cause de tous ces découpages et ces collages, mais elles demeurent des œuvres vraiment impressionnantes à voir.

    EHH : C’est vrai, oui.

    GM : Certaines photographies de Topley semblent avoir été prises avec l’intention de montrer l’histoire des modèles, leur humanité. Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet?

    EHH : Oui, absolument. Nous pouvons comprendre certaines choses sur la façon dont il voyait la photographie d’après les photos qu’il avait publiées dans quelques revues de photographies à l’époque. Nous savons qu’il aimait vraiment saisir, non pas uniquement l’extérieur des personnes, mais un peu aussi de leur âme, j’imagine. Un peu du genre, qu’y a-t-il à l’intérieur de ces personnes? Comment immortaliser leur personnage? Comment faire cela de la meilleure façon possible? Je pense qu’il croyait vraiment, comme il le dit… plus que de prendre une simple photo… il faut vraiment comprendre le modèle, connaître ses manières, sa personnalité, afin de la saisir le mieux possible.

    GM : Est-ce que c’était quelque chose de nouveau à l’époque, vouloir représenter plus que ce qui est visible?

    EHH : Je ne pense pas, non. Je pense que d’autres photographes voyaient vraiment cela à l’époque comme une forme d’art. Et comme n’importe quel portraitiste, ils aimaient représenter plus que simplement la surface de la personne, ils aimaient plutôt essayer de donner des indices sur qui était cette personne, ce qu’il y avait à l’intérieur, son âme, à proprement parler.

    GM : Ou leur histoire. J’en vois beaucoup, je trouve, dans ses photographies de familles immigrantes à leur arrivée à Québec, où il arrêtait les gens et prenait des photos de groupes entiers lorsqu’ils arrivaient et débarquaient des navires. Pouvez-vous nous en dire un peu plus à ce sujet, sur la façon dont cela s’est passé et quelle était l’intention derrière tout ça? Pour qui prenait-il ces photos?

    EHH : D’accord. Vous parlez de la série sur l’immigration, une série très intéressante. En fait, elle a… été reproduite de nombreuses fois dans des revues, et on en a également souvent parlé dans différentes revues. En gros, Topley a été mandaté par le ministère de l’Intérieur en 1910 pour photographier les immigrants qui arrivaient à Québec à l’époque, tout comme son collègue le photographe John Woodroffe. Ces photographies ont ensuite été utilisées; [elles] ont circulé en Europe afin de… faire la promotion de l’immigration au Canada. On avait des idées très précises ou une intention très précise en tête lorsqu’on a confié ce travail à ces photographes. Et, vous savez, on ne peut jamais vraiment affirmer avec certitude… ce qui a conduit à ces séances de photos; nous ne connaissons pas le genre de rapport qu’il avait établi avec ces gens.

    Le portrait auquel je suis particulièrement attachée, parmi tous les portraits d’immigrants, est celui de Chadwick Sandles. C’était un jeune garçon anglais, un des milliers de petits immigrés anglais envoyés au Canada durant cette période.

    GM : Les enfants anglais dont parle Emma étaient de jeunes migrants envoyés au Canada depuis l’Angleterre entre 1869 et la fin des années 1930. Plus de 100 000 enfants ont été envoyés. En raison du contexte socioéconomique, on croyait que ces enfants avaient plus de chance de vivre en bonne santé physique et morale dans les régions rurales du Canada. Si vous souhaitez en apprendre davantage sur les petits immigrés anglais, n’hésitez pas à regarder l’émission 6 de Découvrez Bibliothèque et Archives Canada.

    EHH : C’est un magnifique portrait. Il a retiré le garçon du contexte du centre d’immigration, il l’a placé dans une pièce, près d’une fenêtre, où la lumière qui provient de la fenêtre illumine joliment les plis de sa veste, et l’expression de son visage est si belle. Nous ne pouvons pas vraiment l’interpréter aujourd’hui, mais il semble toutefois que le sujet soit beaucoup plus détendu, qu’il fasse davantage confiance que le sujet de certains autres portraits qu’il a pris d’immigrants nouvellement arrivés.

    Et donc, on se demande… quelle sorte de rapport il avait avec ce jeune garçon. Topley, lui-même père de deux garçons, avait-il une connexion avec lui? Le trouvait-il sympathique? Éprouvait-il de la compassion à l’égard de sa situation? C’est difficile à dire, mais c’est… un portrait magnifique. Il a été… reproduit à de multiples reprises.

    GM : Je peux seulement imaginer ce que cela a dû être de rencontrer ces gens pour la première fois, de les photographier. Nous voyons ces familles [et] ce qui vient à l’esprit, pour moi, c’est [le] portrait de la famille allemande avec, j’ai oublié combien d’enfants il y avait, et tout le monde semble très stoïque. Si vous pensez à ce qu’ils venaient de traverser : le long voyage, ils venaient tout juste de traverser l’Atlantique, ils devaient être épuisés après avoir veillé sur les enfants à bord du navire afin de s’assurer qu’ils soient nourris et qu’ils dorment. Le fait qu’il réussisse à saisir cela – même dans Chadwick – ce rapport, c’est un document extrêmement spécial que nous avons.

    Topley a fait d’autres séries, la [prison du] comté de Carleton en était une autre. Je vais conclure avec celle que je préfère après, mais pouvez-vous nous en dire davantage sur la prison du comté de Carleton?

    EHH : Oui, tout à fait. Donc, nous savons que, vers février 1895, Topley a visité le comté de Carleton, qui est maintenant l’auberge prison d’Ottawa, et… il a pris trois photos de l’intérieur de la prison. Sur l’une d’elles, on voit… deux femmes debout dans le couloir des femmes, juste à l’extérieur de leur cellule. Sur une autre, on voit l’intérieur d’une cellule de la prison. Et sur la dernière, on voit le portrait de Polly, qui est probablement le portrait le plus intéressant de la série.

    GM : Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur le sujet?

    EHH : Tout à fait. Les revues ont reproduit le portrait de Polly de nombreuses fois. Le portrait est très intéressant, car nous n’avons pas beaucoup de portraits de prisonnières de cette époque. Et celui-ci est particulièrement touchant, principalement en raison du fait que c’est lui qui en est l’auteur.

    Contrairement aux deux femmes qu’il a photographiées devant leur cellule, il a complètement retiré Polly de ce contexte. En fait, on ne sait même pas qu’ils sont encore dans la prison. Il l’a placée dans une pièce non identifiable, il y a quelques chaises ici et là, mais, à part cela, c’est une pièce vide, et elle est assise là [par terre]… dans une position de femme « déchue », entre guillemets, qu’on verrait dépeinte dans les tableaux de l’époque. Son coude droit repose sur une chaise, [avec] sa main droite qui soutient le poids de sa tête, son autre main est posée sur son genou, sa tête est penchée en avant [et] son regard est dirigé vers le sol, et elle semble totalement inconsciente de la présence du photographe, ce qui est intéressant. Une fenêtre illumine admirablement le côté gauche de son visage, alors que l’autre côté se trouve dans l’ombre.

    D’un point de vue esthétique, c’est tout simplement un portrait magnifique. Et le fait qu’il l’identifie est extrêmement important, car il n’a pas identifié les autres prisonnières qu’il a prises en photo. Pourquoi a-t-il choisi d’identifier Polly? Qui est donc cette femme? Pourquoi est-elle à la prison du comté de Carleton? Quel crime a-t-elle commis? Vous savez, on commence à se poser toutes ces questions à propos de cette femme et on s’interroge à son sujet. La pose qu’elle prend nous amène à vouloir prendre soin d’elle.

    GM : Et c’est intéressant. Quel rapport avait-il établi avec elle pour qu’elle soit à l’aise, suffisamment à l’aise pour poser pour lui, accepter d’aller, apparemment, dans un autre endroit de la prison, et s’asseoir sur le sol en s’appuyant sur la chaise?

    EHH : Bien, c’est ça la question; nous ne connaissons pas vraiment l’histoire qui se cache derrière le portrait. Bien sûr, elle aurait pu être…

    GM : Il aurait pu la trouver…

    EHH : … forcée.

    GM : … comme cela.

    EHH : Peut-être.

    GM : Oh, forcée.

    EHH : Je pense qu’on a dû lui dire qu’elle allait poser pour lui, mais, vous savez, j’aime penser que Topley était un homme sensible, dans une certaine mesure. Il s’est impliqué auprès de nombreux organismes de bienfaisance au fil des ans. Il a été président de la Young Men’s Christian Association (YMCA), il était engagé au sein de son église, et il était membre de la Bible Society d’Ottawa. Il était actif dans toutes ces différentes organisations. Et nous savons que le YMCA, la Young Men’s Christian Association, et la WCTU, qui était la Women’s Christian Temperance Union, faisaient régulièrement des visites dominicales dans les prisons. J’ai trouvé cela en consultant les registres de prisonniers des Archives de la Ville d’Ottawa.

    Et on remarque une tendance : tous les dimanches matins, ces groupes se rendent à la prison pour… parler avec les prisonniers, former une sorte de… Oh, nous ne savons pas le genre de relation qu’ils avaient, mais, en gros, ils essayaient de remettre ces personnes sur le droit chemin… d’en faire de bons citoyens chrétiens; c’était leur objectif quand ils se rendaient à la prison.

    C’est difficile de dire quel genre [de relation ils avaient], [il n’y a] aucun document écrit qui indique la nature des rapports qu’ils avaient avec ces prisonniers. Mais c’est intéressant d’y réfléchir, parce que Topley et sa femme, Helena DeCourcy Topley, étaient tous les deux impliqués dans ces organisations; on peut donc se demander… connaissaient-ils Polly? Connaissaient-ils l’histoire de Polly? Avaient-ils une certaine idée du contexte qui l’entourait? Vous savez, toutes ces questions commencent à faire surface lorsqu’on découvre ces choses.

    GM : Ses activités au sein de ces différents groupes étaient-elles également liées à son travail avec le Home for Friendless Women d’Ottawa, qui se trouvait dans le même bâtiment que l’actuel Bibliothèque et Archives [Canada], sur la rue Wellington, à Ottawa?

    EHH : Oui, c’est une bonne question. Donc, tout est étroitement lié. C’est intéressant, car toutes ces photos aussi, j’aurais dû le mentionner, ont été prises en février 1895. Ces photos du Home for Friendless Women, ces photos prises à la prison du comté de Carleton, et… quelques photos du bâtiment du YWCA d’Ottawa – c’est le bâtiment de la Young Women’s Christian Association – ont toutes été prises à la même période ou plutôt pendant le même mois, et elles sont toutes reliées entre elles.

    Donc, je vais vous en dire un peu plus sur le Home for Friendless Women, comme vous l’avez demandé. Et, encore une fois, parce qu’elles sont très, je dois le souligner, ces photos sont extrêmement atypiques pour l’ensemble de son travail. Si l’on regarde l’ensemble de son travail, je veux dire, vous avez principalement des portraits réalisés en studio, n’est-ce pas, et puis vous parcourez les albums de comptoir et, tout à coup, vous voyez ces petites séries d’illustrations qui diffèrent totalement du reste. C’est ce qui a tout d’abord éveillé mon intérêt pour ces photos, parce qu’elles sont vraiment différentes de toutes les autres.

    Le Home for Friendless Women a été établi par la Young Women’s Christian Temperance Union ou YWCTU, une organisation issue de la WCTU, la Women’s Christian Temperance Union. C’était la section d’Ottawa… mise sur pied par une membre, Bertha Wright, une descendante de Philemon Wright, lui-même fondateur de Hull [maintenant Gatineau], au Québec. Elle a ouvert ses portes pour la première fois en janvier 1888, comme vous l’avez dit, au 412, rue Wellington.

    La maison était ouverte à toutes, et je cite, « les femmes qui ont péché, sont sans amis, indépendamment de leur croyance, nationalité, âge ou condition, nuit et jour, la seule exigence étant de vouloir vivre une vie meilleure ».

    Nous savons d’après certains registres de la maison le genre de femmes qui [y] ont été admises. En gros, ce sont des femmes qui étaient incarcérées [ou] qui venaient de la rue, des sans-abri. Le registre de la maison nous dit qu’on a vaguement divisé les détenues en trois catégories différentes… la première [étant] « malchanceuse », [la] deuxième, « déplacée », et la troisième « abandonnée ». On ne développe pas vraiment la signification de ces catégories; cependant, un chercheur a suggéré que « malchanceuse » pouvait faire référence à une femme vivant de la prostitution, « déplacée » pourrait faire allusion à la consommation d’alcool ou à une personne alcoolique, et « abandonnée », à une mère abandonnée par son mari ou à une femme seule sans ressources.

    Il a pris deux photos lorsqu’il était au Home for Friendless Women. La première, fort intéressante, montre une image, dans la salle de repassage, d’environ une douzaine de femmes; il y a beaucoup d’activité, des femmes qui travaillent, et puis il y a plusieurs bébés et enfants en bas âge… assis dans les paniers de linge et ils ne semblent pas très en sécurité assis là, en somme. Nous savons qu’on acceptait aussi les mères et leurs enfants dans la maison. C’était pour… souligner le fait qu’elles avaient péché, c’était donc un rappel. Elles devaient garder leurs enfants près d’elles pour leur rappeler qu’elles avaient péché et qu’elles devaient également prendre soin de ces enfants. Il y a aussi, sur cette photographie, une vieille femme assise dans une chaise berceuse. Nous savons que la maison acceptait également les femmes âgées, particulièrement celles qui, à l’époque, étaient sans abri.

    GM : Cela dépeint tout un tableau… qui me rappelle les blanchisseuses qu’on voit sur certains tableaux impressionnistes, où les artistes et photographes voulaient montrer ce côté de la société. Savez-vous pourquoi Topley avait choisi de photographier ces femmes?

    EHH : Nous savons que sa femme, Helena DeCourcy Topley, était très impliquée dans la maison. Nous le savons d’après les rapports annuels. Elle était l’une des membres qui ont fondé la maison, en fait, et elle a siégé au conseil d’administration. On voit son nom parmi les membres de différents comités au fil des années… On la voit toujours faire de généreux dons à la maison aussi.

    Nous savons que Topley avait cette connexion, et je suppose que sa femme aurait pu lui demander de prendre des photos de la maison cette année-là. Nous savons que Topley est retourné à la maison en 1916, quand elle a été déménagée sur la rue qui s’appelle maintenant Cambridge, à Ottawa, et Topley y est allé et a de nouveau pris ces femmes en photo. Elles semblaient être… les illustrations semblent plus, presque organisées par rapport aux premières qu’il a prises en 1895. Elles semblent moins en désordre; il semble vraiment vouloir les dépeindre presque comme des travailleuses efficaces qui travaillent à la chaîne, comme des femmes très productives, des femmes laborieuses. Nous savons que ces photos ont été utilisées dans le rapport annuel de la maison cette année-là. Donc, il est fort possible qu’il ait été chargé de prendre ces photos pour le rapport annuel de cette année-là.

    GM : Mais nous ne savons pas ce qu’ils ont fait de la première série de photos.

    EHH : C’est vrai, nous ne le savons pas. Cela reste un mystère.

    GM : Vous disiez que vous aviez consulté les livres et vu les portraits réalisés en studio, et puis ces très petites séries de photos de quelque chose de complètement différent. Ce qui est curieux, c’est que cela semble s’être passé sur une période de temps très courte. Topley est-il à nouveau « sorti » de son studio plus tard au cours de sa carrière? Est-ce que cela [se passait] régulièrement? Ou était-ce simplement à une seule occasion?

    EHH : Il ne se limitait pas au studio. Il a voyagé pas mal au Canada pour prendre des photos. Il a beaucoup photographié Ottawa, les rues d’Ottawa, les maisons, les résidences, très souvent. Il est sorti du studio pour photographier les immeubles et les paysages… un peu. Il est donc difficile de dire s’il s’agissait d’un cas unique. Je veux dire, nous savons qu’elles étaient toutes reliées entre elles en quelque sorte, comme je l’ai dit. Elles… portaient toutes en quelque sorte sur ce contexte de femmes aux identités en évolution, je suppose, à cette époque, et ces différents organismes de bienfaisance.

    Par exemple, nous savons également que Topley a été chargé de prendre les dernières photos de [ce] groupe, celles qu’il a prises à l’édifice du YWCA à Ottawa, nous savons qu’il a été chargé en fait de faire ces photos. Il est fort probable qu’il ait été chargé de les faire toutes… les photos de la maison et de la prison, en plus de celles du YWCA. Nous n’avons pas la preuve qu’on lui en a confié le mandat, mais il est fort probable qu’il ne les a pas prises pour le simple plaisir de le faire. Il se peut très bien qu’il y ait une question d’argent là-dessous.

    GM : Bien, c’était son métier après tout, ce serait donc logique.

    EHH : Exactement.

    GM : Est-ce qu’il avait d’autres activités en dehors du studio?

    EHH : Bien, nous savons que Topley n’était pas seulement impliqué dans des activités religieuses et d’autres activités philanthropiques. Il était un membre fondateur du Ottawa Camera Club. Il a siégé à l’Association des beaux-arts d’Ottawa. [Il] a également été le responsable du catéchisme à l’Église méthodiste Dominion, à Ottawa. [Et] il s’est intéressé à la Metropolitan Society for the Prevention of Cruelty to Animals.

    GM : Vraiment!

    EHH : Ce qui est très intéressant. Je pense que sa participation à tous ces différents groupes a certainement influencé la façon dont il [voyait] ces femmes et la façon dont il choisissait de les photographier… Polly, par exemple.

    GM : Nous avons demandé à Emma si Topley avait pris sa retraite.

    EHH : Il a travaillé dans son studio jusqu’en 1907 environ, année où son fils, William DeCourcy Topley, a repris le flambeau. Nous savons qu’il a cependant continué de s’intéresser au studio par la suite, dans une certaine mesure. Le studio a officiellement fermé ses portes en 1923. À cette époque, il est allé à Edmonton et y a vécu avec sa fille, Helena Sarah, et son mari, Robert C. W. Lett. Il est mort à Vancouver, en 1930.

    En fait, il existe une ville en Colombie-Britannique qui porte son nom. Apparemment, quand l’école a ouvert dans [cette] petite ville, peu de temps après qu’elle soit établie, Topley aurait écrit à tous les enfants pour leur anniversaire. Il leur aurait envoyé une lettre… et a développé ce rapport avec les enfants, ce qui, je pense, démontre bien la personne qu’il était et le fait qu’il se préoccupait sincèrement des autres.

    GM : Je vois comment vous vous êtes fait une opinion de Topley, vous avez découvert toutes ces choses à son sujet, qu’il était probablement juste un homme d’une grande gentillesse.

    Quelle est l’importance de la collection Topley à Bibliothèque et Archives Canada? Nous savons qu’il y a les photographies composites vraiment imposantes, mais que trouve-t-on d’autre? De quoi la collection se compose-t-elle?

    EHH : C’est une collection relativement importante. Nous l’avons acquise en 1936, soit un peu plus de dix ans après la fermeture du studio. La collection elle-même comprend plus de 150 000 négatifs sur plaque de verre et en nitrate de cellulose. Elle regroupe également 68 albums de comptoir; c’était des albums qui contenaient par ordre chronologique une épreuve de chaque négatif avec le nom du modèle et le numéro du négatif; cela permettait aux clients de consulter rapidement les albums et de commander des exemplaires supplémentaires. Donc, ils nous sont très utiles, car ils nous permettent de trouver des illustrations ou des négatifs en particulier dans la collection. Il y a également d’autres sortes d’albums… des journaux des affectations quotidiennes, et nous avons quelques documents écrits aussi, mais pas beaucoup…

    GM : Les négatifs sur plaque de verre et en nitrate de cellulose – cela doit être délicat de faire circuler cette collection.

    EHH : Oui, en effet. En fait, si on veut voir un des négatifs sur plaque de verre, on doit aller au Centre de préservation [à Gatineau], parce qu’ils ne sont pas transportables [en dehors du site].

    GM : Heureusement, je pense qu’on en a numérisé beaucoup, donc les gens peuvent juste s’asseoir en pyjama à la maison [devant leur ordinateur] pour les regarder.

    EHH : [Rires] Tout à fait. On en a numérisé un bon nombre, c’est vrai, et on peut les voir en ligne. La grande majorité de la collection n’a toujours pas été numérisée. Si on veut voir ces éléments-là, on doit se présenter au Centre de préservation.

    GM : Et si on veut faire des recherches sur la collection, comment doit-on s’y prendre?

    EHH : Il faut faire une recherche sur les documents traitant de Topley dans notre catalogue en ligne. Il y a toute une page dans notre exposition en ligne sur Topley, qui s’intitule William James Topley : Réflexions sur un photographe de la Capitale; vous pouvez cliquer sur Consultation des documents Topley et cela vous indiquera la marche à suivre pour trouver des documents particuliers dans la collection.

    GM : Et avec un peu de chance, on trouvera une image numérisée.

    EHH : Avec un peu de chance.

    GM : Vous disiez que le fonds Topley, ici, à BAC, ne comprenait pas uniquement des photos prises par Topley. Topley était également un collectionneur.

    EHH : C’est exact. Le fonds comprend également des photographies prises par d’autres photographes, y compris par ses propres frères… à un certain moment, les deux, John [George Topley] et Horatio [Needham Topley], ont été engagés par le studio Topley. Nous avons des photos qu’ils ont réalisées, en plus de celles de son fils, bien sûr, William DeCourcy Topley, qui a repris le studio en 1907.

    Nous avons des négatifs de Charles Horetzky, un photographe canadien également très connu à l’époque. Nous avons aussi des négatifs du studio Stiff Brothers, de John Woodroffe et d’Henri Ami. Ce qui est intéressant à propos de ces négatifs, c’est qu’ils se sont retrouvés chez Topley en raison du fait que ces studios [ont fait] faillite et, à ce moment-là, il a décidé d’acheter les négatifs… C’est la raison pour laquelle ils se retrouvent dans la collection, ce qui est intéressant.

    GM : Est-ce une façon pour lui de récupérer une partie de leur clientèle qui, si elle voulait des exemplaires de ses photos, devait dorénavant aller chez Topley?

    EHH : Exactement. C’est cela. Il pouvait faire des épreuves d’après ces négatifs, si un client voulait en obtenir.

    GM : Nous avons parlé de Polly, nous avons parlé du jeune Chadwick, mais qu’est-ce que vous avez préféré dans la collection Topley?

    EHH : Bien, comme beaucoup d’autres… j’ai un faible pour Polly. C’est une des premières photographies qui m’a vraiment donné l’envie de creuser un peu plus dans la collection. Quand je l’ai vue, j’ai immédiatement eu l’impression que c’était quelque chose de vraiment particulier. Je voulais en savoir davantage sur elle et, au fil de mes recherches, j’espérais vraiment découvrir qui était cette femme. Malheureusement, je n’ai jamais réussi.

    Autre détail intéressant à propos de Polly, si on regarde dans l’album de comptoir : on voit deux autres carrés vierges près d’elle, avec… les prénoms de deux autres femmes, mais ils sont vides. Et nous n’avons pas de négatifs, ni avant ni après dans cet ordre; étaient-ce également des photos de prisonnières? Nous ne le savons pas. C’est possible. C’est vraiment intéressant de se demander… ce qui est arrivé avec ces négatifs. Nous savons qu’ils ont existé, mais qu’est-il [arrivé] à ces négatifs et qui étaient ces femmes?... Je pense qu’il est intéressant de se demander pourquoi il l’a mise à l’écart de toutes les autres prisonnières. Qu’avait-elle donc de si spécial?... Je pense que ces questions resteront sans réponse… mais je trouve qu’il est intéressant de continuer de s’interroger sur le sujet.

    L’autre série d’images que j’ai étudiée quand je faisais des recherches pour ma thèse est une série d’images qu’on doit regarder à deux fois : ce sont des illustrations de bébés et d’enfants en bas âge. Au début, cela ressemble à la photo d’un bébé, jusqu’à ce que l’on réalise que deux mains tiennent le bébé par la taille, et on regarde alors la photo une deuxième fois en se demandant ce qui se passe vraiment…! C’était une pratique courante au XIXe siècle, parce que les temps de pose étaient vraiment longs. Afin que les enfants, les bébés ou les enfants en bas âge restent tranquilles suffisamment longtemps, il y avait les mères… recouvertes d’une draperie ou debout, quelqu’un qui était camouflé derrière [et qui maintenait] le bébé en place. Parfois, on voit encore les mains… qui tient l’enfant en place.

    [Rires]

    EHH : C’est très, très étrange. J’en ai vu plusieurs fois dans la collection et cela m’amène vraiment – à y regarder de plus près.

    GM : En particulier les gens qui ont de jeunes enfants et qui savent combien il est difficile de demander à un enfant agité de rester tranquille suffisamment longtemps pour pouvoir prendre la photo.

    EHH : C’est vrai.

    GM : Sans parler du fait que cela remonte à loin, vous savez, le XIXe siècle. J’ai également vu quelques-unes de ces photos, et c’est curieux de constater que l’étoffe s’étend à l’extérieur et autour du bébé. Intéressant.

    EHH : C’est vrai. Elles sont plutôt macabres aussi. Elles sont très sombres vues dans un contexte moderne. Bien sûr, l’observateur contemporain qui regarde cela n’en pense rien de particulier, il ne réalise peut-être même pas ce qui se passait. Mais on peut les regarder d’un point de vue moderne et les entrevoir d’une façon différente.

    GM : D’après vous, pourquoi les enfants étaient-ils photographiés sans la mère ou sans la personne qui les tenait [en place]? Était-ce une tendance ou une tradition quelconque?

    EHH : Le taux de mortalité infantile étant très élevé à cette époque, on accordait une grande valeur à la vie d’un bébé ou d’un enfant en bas âge; l’accent est donc mis sur le bébé. La femme est en quelque sorte, en fait, il y avait également des hommes qui étaient camouflés. Cela permettait de moins insister sur les parents et plus sur le bébé.

    GM : Les photographies de Topley reprennent de l’importance ces derniers temps, en raison du fait qu’il a photographié tous ces secteurs d’Ottawa, et que les gens prennent des photos de la ville d’Ottawa aujourd’hui, par rapport à ce que la ville était à l’époque.

    EHH : Oui. C’est vraiment intéressant, maintenant, avec les médias sociaux, ces photos circulent sur Facebook et Twitter, ainsi que sur d’autres médias sociaux. J’en ai vu beaucoup dans le groupe Lost Ottawa sur Facebook, qui est une plateforme où on peut mettre des photos historiques d’Ottawa, et les gens peuvent ensuite les commenter. Vous savez, ces photos sont souvent empreintes de nostalgie, compte tenu de l’époque où elles ont été prises. C’est intéressant en ce sens que, oui, elles suscitent toute cette nouvelle conversation au sujet des images. Les gens adorent faire des comparaisons avant et après, voir ce qui est resté pareil et aussi ce qui a changé depuis les photos qu’il a prises d’un lieu en particulier.

    GM : Je pense que Bibliothèque et Archives [Canada] y est pour quelque chose, car on a exposé quelques-unes de nos propres photos, que nous avons prises de lieux que Topley avait également photographiés.

    EHH : C’est vrai. Donc, si vous allez sur notre exposition en ligne sur William James Topley, cliquez sur le titre « Hier et aujourd’hui », et vous verrez quelques images : deux illustrations juxtaposées d’une photo de Topley et de la vue actuelle du même édifice.

    GM : Très amusant. Emma, c’était passionnant de discuter avec vous sur ce sujet aujourd’hui. La collection Topley semble fascinante et j’ai hâte d’en apprendre plus, parce que selon moi, peu importe jusqu’où on creuse, on trouvera toujours quelque chose qui piquera notre curiosité.

    EHH : Absolument. C’est une collection importante; il y a beaucoup de trésors à découvrir.

    GM : Pour en savoir plus sur le fonds William Topley de Bibliothèque et Archives Canada, rendez-vous à bac-lac.gc.ca. Pour voir les images associées à ce balado, vous trouverez un lien vers notre album Flickr en vous rendant sur la page web de cet épisode. Et si vous avez aimé cet épisode, vous êtes invité à vous abonner au balado. Vous pouvez le faire par l’entremise d’iTunes, Google Play ou du flux RSS qui se trouve sur notre site web.

    Merci d’avoir été des nôtres. Ici Geneviève Morin, votre animatrice. Vous écoutiez « Découvrez Bibliothèque et Archives Canada ‒ votre fenêtre sur l’histoire, la littérature et la culture canadiennes ». Nous remercions tout particulièrement notre invité d’aujourd’hui, Emma Hamilton-Hobbs.

    Pour plus d’information sur nos balados, ou si vous avez des questions, commentaires ou suggestions, visitez-nous à bac-lac.gc.ca/balados.

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