Fascicules Canada: Entre les couvertures

Page de couverture de Les aventures amoureuses d'un "lumberjack" par Firmin Bibeau

Les romans en fascicules avaient déjà commencé à captiver le public au tournant du XXe siècle grâce à des titres criards et à des pages couverture accrocheuses. Dans cette émission, nous étudions la collection de romans en fascicules de Bibliothèque et Archives Canada. La professeure Carolyn Strange et l’auteur Ian Driscoll décrivent divers aspects de la collection et racontent quelques anecdotes surprenantes concernant ce type de littérature.

Durée : 27:49

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Date de publication : 23 janvier, 2014

  • Transcription d'épisode 9
    Jessica Ouvrard : Bienvenue à « Découvrez Bibliothèque et Archives Canada : votre histoire, votre patrimoine documentaire ». Ici Jessica Ouvrard, votre animatrice. Joignez-vous à nous pour découvrir les trésors dont recèlent nos collections, pour en savoir plus sur nos nombreux services et pour rencontrer les gens qui acquièrent, protègent et font connaître le patrimoine documentaire du Canada.

    Quinze cents. Voilà ce qu’il en coûtait pour pénétrer dans un univers criard truffé de récits mélodramatiques et de pistolets fumants. Un monde où se côtoyaient cow-boys à la mâchoire carrée, inlassables policiers à cheval et enquêteurs de police blasés. Un univers de voyages dans le temps, d’horreurs à saveur mystérieuse et de lointaines planètes. Un monde de dessins osés, d’amours tragiques, de bûcherons romantiques et de femmes à la fois vertueuses et vengeresses. C’était l’univers des romans en fascicules.

    Dans cet épisode, nous allons explorer notre exclusive collection de romans en fascicules canadiens, l’une des rares collections connues du genre, dont Bibliothèque et Archives Canada a commencé l’acquisition en 1996. Nous traiterons aussi de leur montée en popularité et de leur déclin dans les années 1940, jusqu’au début des années 1950. Nos invités d’aujourd’hui sont Ian Driscoll, auteur et contributeur pour le site Web Des histoires à bon marché! de Bibliothèque et Archives Canada, et, par téléphone depuis l’Australie, Carolyn Strange, Ph. D., co-auteure de l’ouvrage True Crime, True North: The Golden Age of Canadian Pulp Magazines, qui retrace l’âge d’or des romans en fascicules au Canada.

    Bonjour Ian, merci d’avoir accepté notre invitation.

    Ian Driscoll : C’est moi qui vous remercie.

    JO : J’aimerais d’abord vous demander ce qui vous a amené à vous intéresser aux romans à fascicules et à ce genre d’ouvrages.

    ID : Eh bien, j’ai grandi devant des films, des bandes dessinées, devant la Guerre des étoiles, Indiana Jones, des films de série B qui jouaient en fin de soirée, des films de Godzilla et d’autres histoires du même ordre. Toutes ces formes de divertissement assez médiocres et bon marché que le monde me projetait m’attiraient, en quelque sorte. En vieillissant, au secondaire ou à l’université, je me suis intéressé à l’origine de ces choses-là… j’ai voulu retrouver d’où elles venaient. J’ai fait des lectures et je me suis renseigné sur les romans en fascicules. Je connaissais un peu certains personnages, comme The Shadow et Doc Savage, parce qu’ils ont fini par se retrouver dans des bandes dessinées, mais ce n’est que plus tard que j’ai découvert qu’ils avaient d’abord fait leur apparition dans des romans en fascicules.

    En fait, mon grand-père avait quelques romans en fascicules qui traînaient dans son sous-sol et quand j’allais le voir, je les sortais de sa bibliothèque et je les feuilletais. Il y en avait qui se désagrégeaient entre mes mains, mais bon… avec l’étrange odeur de moisi dont ils étaient imprégnés après avoir passé une cinquantaine d’années dans un sous-sol, ils représentaient pour moi un lien direct fascinant avec le passé. Leurs couvertures criardes et excentriques étaient aussi très attrayantes pour un enfant. Ces fascicules étaient conçus pour être vendus à bon marché, peu coûteux à produire et jetables. Ils étaient imprimés sur du papier journal de piètre qualité (d’où leur appellation anglaise, pulp magazines). Ce papier comportait un taux d’acidité très élevé, qui avait donc tendance à s’altérer et les pages devenaient rapidement friables. Voilà pourquoi très peu de ces romans ont subsisté jusqu’à nos jours, puisqu’ils se détérioraient et se désagrégeaient facilement. C’est une autre raison pour laquelle la collection de Bibliothèque et Archives est si particulière et constitue une ressource aussi impressionnante, car il reste très peu de ces fascicules. L’objectif était de payer dix cents, de se divertir pour une semaine, puis de jeter le fascicule. Peu de gens en conservaient des piles et ils n’étaient pas rangés dans la bibliothèque comme les National Geographic et les autres revues de ce genre.

    JO : Et Carolyn, pourriez-vous nous en dire un peu plus sur l’origine de l’industrie du roman en fascicules au Canada?
    Carolyn Strange : Avant les années 1940, les éditeurs avaient toutes sortes de façons de nourrir les gens en quête de sujets croustillants. Il s’agissait d’histoires à dix cents, de romans de procédure policière, alors encore une fois, de publications à bon marché et la plupart des gens au Canada auraient lu ce qui allait plus tard s’appeler des romans en fascicules canadiens. Avant les années 1940, on lisait principalement des histoires américaines de crimes vécus, vendues sous des couvertures criardes, etc. Le principe s’inspire donc de la fiction et des crimes vécus auxquels s’intéressaient les gens, mais il est cautionné au Canada dans les années 1940.

    ID : La naissance de l’industrie du roman en fascicules au Canada est liée, en fait, à l’adoption de la Loi sur la conservation des changes en temps de guerre, à l’époque de la Deuxième Guerre mondiale. Cette loi interdisait l’importation d’articles de luxe des États-Unis, dont les périodiques. Pour citer la loi, « toute publication périodique présentant des romans policiers, des histoires à caractère sexuel, des aventures de cow-boys, des faits vécus et des confessions » était visée, en l’occurrence, essentiellement tous les genres abordés par les romans en fascicules. Au moment de l’adoption de cette loi, William Lyon Mackenzie King est en quelque sorte devenu, malgré lui, le père de l’industrie du roman en fascicules au Canada. En effet, puisqu’il devenait désormais interdit d’importer ces histoires des États-Unis, une industrie devait voir le jour au Canada pour satisfaire à la demande. Durant quelque temps, on a tenté de faire des réimpressions et d’acheter des histoires auprès d’auteurs américains pour les éditer ici, mais cela ne suffisait pas à répondre à la demande. Il a donc fallu recourir à des talents d’ici, acheter des histoires auprès d’auteurs canadiens et faire faire les couvertures par des peintres d’ici, et ainsi de suite.

    CS : Oui, c’est une chose que les législateurs n’avaient pas prévue au moment d’interdire l’importation de ces revues américaines. Ils étaient loin de soupçonner qu’une industrie canadienne surgirait du jour au lendemain.

    JO : Durant l’essor et l’heure de gloire de l’industrie du roman en fascicules au Canada, notre identité s’est-elle démarquée des histoires produites et publiées aux États-Unis et si oui, de quelle façon?

    ID : Oui, en fait, beaucoup de fascicules étaient très semblables à ce qui était publié aux États-Unis. On y retrouvait les mêmes genres… comme je le disais, il y avait des histoires de crimes et des intrigues policières, des histoires à caractère sexuel, de vraies confessions, des histoires romantiques, des histoires d’horreur, de la science-fiction… et d’autres contenus très semblables à ceux des magazines bon marché des États-Unis. Mais en examinant la collection, j’ai aussi trouvé quelques exemples de fascicules où l’on tentait d’établir une identité canadienne ou de se distinguer par rapport aux contenus américains. Plus particulièrement, dans un des fascicules de science-fiction dont je n’ai pas le titre devant moi ici, mais que l’on peut trouver facilement en se rendant sur le site Web de la collection…

    JO : Tout à fait.

    ID : …il y a toute une section là-dessus. Du point de vue éditorial, on tenait beaucoup à déterminer les différences entre la science-fiction ou la fiction spéculative au Canada et la fiction spéculative aux États-Unis. Un des fascicules renfermait tout un éditorial sur… je vais citer le passage, ici encore. « Le Canada est différent. Les Canadiens peuvent priser la science-fiction américaine moderne, mais ce n’est pas exactement cela qui parle pour les Canadiens, la situation est différente. » Dans la perception des éditeurs des magazines, tout était une question d’histoire. Ils se disaient que les États-Unis étaient très attachés à leur passé… ils croyaient que toutes les grandes réalisations américaines appartenaient au passé et qu’elles étaient terminées. Le Canada, par contre, était une nation en évolution, qui n’avait pas encore réalisé pleinement son potentiel. Voici donc ce qu’on disait à ce propos. Encore une fois, je cite. « Le Canada, comme je l’ai mentionné, n’a pas de passé, mais ne possède qu’un avenir. Le Canada n’a pas été entièrement conquis et colonisé au même titre que les États-Unis. Seule la lisière sud du pays est habitée comme il sied à une nation. Les abondantes ressources de ses régions septentrionales sont quasi intactes. Où sont donc les grandes villes du Nord? Où sont les chemins de fer menant aux confins des régions arctiques? Où sont les autoroutes qui ouvrent l’accès aux richesses des terres entourant le Grand lac des Esclaves? Ils n’existent pas. Ils appartiennent à l’avenir. Quelqu’un doute-t-il de leur existence future? Quelqu’un croit-il que l’exploitation de ces terres dépasse le potentiel humain? Que nous pouvons aller sur la lune et coloniser Vénus (qui sont probablement mille fois plus inhospitalières que les régions nordiques du Canada), mais que nous ne pourrons jamais conquérir ces territoires et en tirer profit? »

    JO : Oh!

    ID : Oui, je crois que Vénus risque d’être un peu plus difficile…

    JO : Je le crois aussi.

    ID : à coloniser que le Nord du Canada.

    JO : En effet.

    ID : Je crois que l’industrie du roman à fascicules n’a pas eu beaucoup de temps… elle n’a eu que 10, peut-être 12 ou 15 années d’existence et de prospérité à proprement parler. Alors elle n’a pas eu tellement de temps pour définir une véritable identité canadienne, mais il est évident qu’il y avait une volonté en ce sens... comme je le disais, lorsque les Canadiens ont commencé à créer leurs propres histoires. Raconter un crime vécu à Winnipeg ou à Vancouver, ou quelque chose du genre, marquait le début d’une volonté de raconter nos propres histoires, plutôt que de reprendre ou de recycler des histoires américaines. On présentait des personnages canadiens évoluant dans des lieux canadiens reconnaissables, composant avec des lois canadiennes et des suppositions canadiennes. Il y avait aussi un autre genre qui existait dans les romans en fascicules canadiens, mais que l’on ne retrouvait pas vraiment dans les versions américaines : le cadre nordique. C’était, en quelque sorte, la version canadienne du western, sauf que le cow-boy ou le shérif y étaient habituellement remplacés par un agent de la GRC au Yukon, dans les Territoires du Nord-Ouest ou dans un endroit semblable. Le héros défendait la justice avec le même acharnement que dans les westerns, mais dans un cadre canadien reconnaissable.

    JO : Tout à fait. Il y a d’ailleurs une couverture de fascicule qui l’illustre bien. C’est un agent de la GRC en veston rouge… symbole iconique canadien par excellence.

    ID : Effectivement. Fait intéressant, l’industrie canadienne du roman en fascicules, du moins, l’industrie canadienne-anglaise du roman en fascicules, a donné naissance à bien peu de grands personnages… Au Québec, cette industrie était un peu différente, mais au Canada anglais, il y a eu bien peu d’histoires en série ou de personnages récurrents. Il y avait beaucoup d’anthologies, d’histoires indépendantes et d’autres choses du genre. Il n’y a pas eu de personnages du calibre de The Shadow ou de Doc Savage dans les romans en fascicules canadiens-anglais… ce qui est à la fois curieux et intéressant à constater.

    JO : À ce propos, en fait, je voulais justement vous demander quelles étaient les différences entre les romans en fascicules canadiens-anglais et canadiens-français. Vous venez de relever des particularités en ce qui a trait à la construction des personnages et aux histoires en série.

    ID : Oui, tout à fait. Beaucoup de romans en fascicules publiés au Québec mettaient en vedette des personnages particuliers et la série de leurs péripéties. Il y avait Max Beaumont, [l’insaisissable] aventurier et… toujours du côté français, Les aventures étranges de l’agent IXE-13, l’as des espions canadiens… ce genre de personnage, des personnages véritablement québécois qui enquêtaient sur des mystères, des intrigues et tout au Québec, dans les Cantons de l’Est et sur la côte Est du Canada. Ils évoluaient dans des cadres canadiens-français très reconnaissables, composaient avec des intrigues canadiennes-françaises typiques et avec des lois canadiennes-françaises, et ainsi de suite. Alors c’était des héros très québécois, mais qui, à certains égards, s’apparentaient avec les héros des magazines américains comme The Shadow, The Spider, Doc Savage, Operator 5 ou n’importe quel autre personnage mieux connu du genre. Les fascicules canadiens-français s’inspiraient aussi beaucoup de personnages européens (français ou italiens, par exemple), de personnages comme Fantômas ou Arsène Lupin, ou d’autres héros semblables. Physiquement, les romans en fascicules québécois étaient différents. Leur dimension et la longueur des récits faisaient peut-être la moitié de celles des fascicules du Canada anglais. Ils renfermaient habituellement une seule histoire et étaient aussi souvent publiés hebdomadairement.

    JO : Il y avait donc beaucoup de contenu à créer en une semaine. Je ne savais pas qu’ils étaient publiés et produits aussi souvent.

    ID : Oui, beaucoup de contenu à créer en effet. Les fascicules produits au Canada français avaient davantage l’allure d’une brochure, contrairement aux publications canadiennes-anglaises du genre, et la couverture était presque toujours en noir et blanc avec une seule couleur. On n’y retrouvait donc pas les grosses illustrations criardes des couvertures canadiennes-anglaises.

    JO : En effet, certaines des couvertures sont saisissantes et très colorées. Pour quelle raison leur donnait-on cette allure?

    ID : En fait, c’était pour séduire les acheteurs. La couverture était conçue de pour que le client, en passant près du présentoir, saisisse qu’en achetant le fascicule, il accéderait à un univers de sexualité, de violence, d’histoires sordides de crimes vécus, etc. La couverture était vraiment orchestrée de façon à faire appel aux plus bas instincts du lecteur, à lui donner envie de regarder derrière le rideau pour voir des choses qu’il ne serait pas censé voir.

    JO : Carolyn, qui étaient les lecteurs de ces magazines et de ces fascicules?

    CS : Eh bien, c’est très difficile de déterminer précisément l’auditoire, mais nous avons tout de même trouvé des renseignements suggestifs. En parcourant la merveilleuse collection de BAC, nous y avons trouvé non seulement des fascicules, mais certains dossiers de l’industrie, sur les résultats des ventes auprès de certaines catégories de lecteurs. Nous avons trouvé des lettres au rédacteur en chef, très révélatrices, provenant d’hommes et de femmes. Certaines étaient très bien écrites. Il ne s’agissait pas de messages malhabiles gribouillés par des gens peu instruits sur un bout de papier, mais de lettres dactylographiées. Cela signifie que le produit suscitait un intérêt qui transcendait les classes sociales, mais nous savons qu’il était principalement distribué dans les kiosques à journaux et qu’on ne le retrouvait pas dans les librairies à vocation intellectuelle. Toutefois, un élégant homme d’affaires de passage dans une gare ou une dame en route pour un concert un soir pouvait bien avoir investi 10, 15 ou 20 cents dans une publication de ce genre et l’avoir subrepticement glissée dans son sac à main ou dans son porte-documents. Les romans en fascicules avaient un attrait auprès des différentes classes, mais ils étaient principalement destinés et associés à un lectorat de la classe ouvrière ou de la classe moyenne inférieure.

    ID : Effectivement, on constate qu’ils étaient assez bon marché pour que pratiquement n’importe qui puisse se les procurer et qu’il y avait un genre pour plaire à chacune et à chacun. Il y en avait pour les amateurs de science-fiction ou d’histoires de cow-boys. Il y avait aussi des fascicules tout entiers consacrés à des histoires à caractère sportif. Les lecteurs en quête de récits romantiques ou d’autres types de contenus pouvaient aussi acheter quelques centaines de pages par mois ou par semaine pour se divertir.

    CS : Le fascicule n’était qu’un véhicule, en fait. Il pouvait renfermer n’importe quoi et c’était le cas. C’est un peu comme si aujourd’hui, nous nous rendions dans la section des récits de crimes vécus d’une librairie. Il y a souvent des sections ainsi désignées de façon très explicite. Si nous reculons de 50 ou de 75 ans, les gens allaient dans un kiosque à journaux et se retrouvaient devant un lot de fascicules à bon marché qui renfermaient le même genre de récits, mais en plus bref. Cependant, de nos jours, nous irions aussi dans la section des romans policiers, à la même librairie. Les thématiques de ces deux genres de récits sont assez semblables : un amour qui tourne mal, le méfait qui ne se déroule pas comme prévu, le détective qui lève le voile sur l’affaire, etc. Toutefois, certains récits relatent des faits vécus et d’autres sont fictifs.

    JO : Bon, nous avons parlé des couvertures, mais je me demandais, Ian, si vous pouviez aborder, voire commenter les publicités qui apparaissaient dans ces revues et ce qui les distinguait des publicités que l’on retrouvait dans les journaux de l’époque.

    ID : Oui, comme les romans en fascicules ne s’adressaient pas vraiment au grand public, mais davantage à un public adulte, il est certain que les publicités qu’on y retrouvait étaient aussi davantage destinées à un public adulte. Ils renfermaient tout de même des publicités anodines faisant la promotion de toutes sortes de gadgets pour la maison, et ainsi de suite. On y offrait aussi beaucoup d’articles livrés dans des sacs de papier brun, si vous voyez ce que je veux dire. On y annonçait aussi des livres pour apprendre à dessiner des nus, et qui renfermaient donc des photographies de modèles nus apparemment destinés à servir d’ouvrages de référence artistique et les publicités correspondantes précisaient en gros caractères que ces livres ne seraient vendus qu’à des étudiants en art ou à des adultes. On y offrait des livres d’information sur la contraception, dont la vente était techniquement illégale à l’époque, sauf aux médecins, alors c’était très risqué et on précisait que ceux-ci n’étaient vendus qu’aux adultes ou aux couples mariés. Je ne sais pas comment on s’y prenait pour déterminer qui était marié ou non, mais il suffisait d’expédier sa commande et de se faire livrer l’ouvrage. Il y avait des publicités de parfums aphrodisiaques et d’histoires d’amour lesbien… et de toutes sortes d’articles risqués que personne n’aurait jamais voulu acheter au magasin, de peur d’être vu par un ami ou un voisin, mais les gens n’avaient qu’à expédier leur commande et l’article leur était livré. J’imagine que si les entreprises en question plaçaient des publicités dans les romans en fascicules, c’est que les rendements en valaient la peine. C’était un bon marché cible, de toute évidence, puisque l’on savait que les acheteurs de ces fascicules s’intéressaient au sexe, à la violence et à toutes ces sortes de choses un peu vulgaires, alors pourquoi ne pas leur en vendre encore plus.

    JO : À votre connaissance, y a-t-il eu des cas où des fascicules auraient été interdits pour avoir franchi certaines limites à cet égard?

    ID : Je ne sais pas si j’aurais un cas particulier en tête, mais je sais que dans le cas d’Al Valentine, un des plus grands éditeurs de romans en fascicules, les affaires ont vraiment démarré dans le domaine parce qu’il rendait service à quelques autres éditeurs qui faisaient face à des accusations en matière de moralité et qui ne pouvaient pas imprimer leurs publications, car ils étaient visés par des accusations de cet ordre par rapport au contenu de leurs magazines. Jusqu’alors, il était simplement imprimeur, mais pour leur rendre service, il a imprimé leurs fascicules pour eux en catimini. Voyant à quel point le produit se vendait et quels revenus on pouvait en tirer, il s’est rendu compte qu’il avait avantage à se lancer dans l’industrie lui-même comme éditeur, puisqu’il était déjà propriétaire des presses à imprimer. Au cours des années qui ont suivi, il a racheté toutes les entreprises d’édition sur lesquelles il a pu mettre la main, tous les contenus et toutes les séries de fascicules. Par la suite, il est devenu le plus important éditeur de romans en fascicules au Canada. Une bonne partie de la collection de Bibliothèque et Archives provient de son entreprise.

    JO : Et je comprends que la collection est maintenant désignée sous le nom de la collection Valentine?

    ID : Oui, la collection Valentine.

    JO : la collection Valentine non officielle.

    ID : Oui, la collection Valentine pour lui, Al Valentine et Alval Publications.

    JO : Je me demande si vous pourriez commenter les répercussions durables des romans en fascicules sur la culture d’aujourd’hui. Y en a-t-il?

    ID : Oui, leurs « spores » demeurent. À cet égard, l’une des découvertes les plus intéressantes que j’ai faites vise les Éditions Harlequin, une entreprise qui a vraiment démarré ses activités en achetant d’importants lots de romans en fascicules, particulièrement au Canada. L’entreprise a acheté des bibliothèques entières de collections d’histoires romantiques et s’est mise à les republier en guise de récits fondamentaux avant même de commander quelque œuvre originale que ce soit. Vous savez, Harlequin demeure une énorme industrie de nos jours et a donné naissance à d’innombrables séries romantiques et autres produits du genre. Il s’agit là d’une souche qui s’est directement rendue à la vie moderne, et je crois qu’elle trouve encore son expression dans des œuvres comme Cinquante nuances de gris ou d’autres ouvrages du genre. En fait, le véritable genre policier a, en quelque sorte, démarré dans les romans en fascicules… de toute évidence, il y avait déjà des comptes rendus policiers avant, mais c’est là que cela a démarré, avant que Truman Capote ne s’en empare avec son roman De sang froid. Cette forme occupe toujours une place très importante dans la culture populaire… on voit encore des films hebdomadaires portant sur des crimes vécus et des émissions de télé tirées de faits divers qui défraient la chronique. Tôt ou tard, La loi et l’ordre et toutes les formes de récit de procédure policière finiront par tirer des histoires du monde réel pour les romancer et les exploiter à des fins de divertissement.

    JO : Qui étaient les auteurs de ces magazines et de ces romans en fascicules?

    ID : C’est une bonne question et c’est vraiment difficile à déterminer dans bien des cas, puisque bon nombre d’entre eux utilisaient un pseudonyme et écrivaient sous plusieurs noms. En toute franchise, de nombreux auteurs n’investissaient pas beaucoup d’efforts et de soins dans leur travail, car ils devaient tout simplement livrer des textes pour gagner leur vie. J’ai l’impression que bon nombre d’entre eux étaient des journalistes qui utilisaient cette activité comme source de revenu d’appoint durant les semaines où l’actualité se faisait rare ou qui, en fin de journée, rentraient chez eux pour rédiger en une nuit un récit de 50 pages, qu’ils expédiaient aux éditeurs de magazines le lendemain. C’était des auteurs de récits de magazines en quête d’un revenu d’appoint. Selon moi, cela n’a jamais été un métier très respectable, alors peu d’entre eux se sont manifestés pour dire…

    JO : Je suis l’auteur de ce récit.

    ID : Tout à fait. Encore une fois, dans l’industrie canadienne, aucun auteur particulier n’a été identifié à un personnage vraiment populaire, car nous n’avions pas beaucoup d’histoires en série. Nous ne nous serions pas retrouvés, par exemple, avec le créateur de The Shadow ou d’un autre personnage du genre.

    JO : Oui, alors j’imagine que l’inverse est aussi vrai. La personne qui n’avait pas vraiment le statut d’auteur ne déclarait pas être l’auteur d’un ouvrage donné et, en même temps, les lecteurs n’étaient pas non plus portés à brandir leur roman en s’exclamant : « Eh, je suis en train de lire ce roman en fascicules. »

    ID : Voilà. Ce n’était pas une profession très respectée et la lecture de romans en fascicules n’était pas forcément une activité à laquelle s’adonnaient les gens polis. Du moins, peut-être que je ne devrais pas dire que les gens polis ne s’y adonnaient pas, mais plutôt qu’ils n’admettaient pas qu’ils s’y adonnaient.

    JO : Après 1952, ce type de publication a commencé à décliner au Canada. Quelles ont été les causes et les répercussions de ce déclin?

    ID : En fait, le déclin des romans en fascicules est attribuable à quelques facteurs. D’abord, après la Deuxième Guerre mondiale, la Loi sur la conservation des changes en temps de guerre a été abrogée. Elle a brièvement été remplacée par une autre loi, qui a aussi été abrogée. Lorsque l’économie canadienne a retrouvé une certaine stabilité, tous les magazines américains ont recommencé à franchir la frontière et les romans canadiens n’ont pas réussi à tirer leur épingle du jeu, puisqu’ils n’avaient pas de grandes maisons d’édition pour les soutenir. Ils n’avaient pas de grands personnages populaires dont on entendait parler… comme The Shadow à la radio, qui incitait les gens à lire le magazine correspondant. Par conséquent, ils n’avaient pas la renommée, les retombées financières ni l’importance qui s’y rapportaient.

    JO : Je comprends que vous avez beaucoup participé à l’élaboration du contenu du site Web Histoires à bon marché! de Bibliothèque et Archives Canada. Pourriez-vous nous parler un peu de ce site Web et de son contenu?

    ID : Oui, le site Web m’a permis d’avoir un aperçu de la collection d’art et de romans en fascicules de Bibliothèque et Archives. Il s’agit de l’une des rares collections de romans en fascicules au Canada et elle est d’autant plus intéressante qu’elle renferme des contenus et des fascicules canadiens. Elle renferme beaucoup de magazines, mais aussi des manuscrits originaux, qui sont absolument fascinants, des couvertures de fascicules, des preuves de couverture, des photos, ainsi que des découpures de journaux et de revues portant sur les romans en fascicules. On y retrouve également des séries et des romans en format poche… toutes sortes de contenus écrits entre 1940 et 1952 ou aux environs de ces dates.

    JO : Je suis ravie de m’être entretenue avec vous. Ce fut une discussion très intéressante.

    ID : Merci de votre invitation. Je suis ravi d’avoir pu faire un retour sur ce projet, car c’est l’un des dossiers les plus intéressants sur lesquels j’ai eu l’occasion de travailler.

    JO : Encore une fois, merci.

    ID : Merci.

    JO : Si vous voulez en savoir davantage sur la collection de romans en fascicules de Bibliothèque et Archives Canada, veuillez visiter notre site Internet, à bac-lac.gc.ca. Sur notre page d’accueil, sélectionnez l’onglet Découvrez la collection, puis cliquez sur Littérature. Dans cette page, vous trouverez un lien vers notre exposition virtuelle Histoires à bon marché!
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    Merci d’avoir été des nôtres. Ici Jessica Ouvrard, votre animatrice. Vous écoutiez Découvrez Bibliothèque et Archives Canada – votre fenêtre sur l’histoire, la littérature et la culture canadienne. Je remercie nos invités d’aujourd’hui, Ian Driscoll et Carolyn Strange.
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